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Par Fouad El Mazouni
Le #Maroc a longtemps été ce pays où l’on naissait nombreux, où l’on mourait plus tôt, et où la vieillesse restait une affaire de famille, presque de quartier. Cette histoire change vite. Le RGPH 2024 est net : au 1er septembre 2024, le Maroc comptait environ 5,027 millions de personnes de 60 ans et plus, soit 13,8% de la population. Et l’horizon est déjà écrit en chiffres : 9,722 millions en 2050, 22,9% de la population. Ce n’est pas une «tendance» : c’est une bascule de structure.
Or, une société qui vieillit pose une question brutale, très matérielle : qui paie la vieillesse quand une partie du travail reste informelle et quand la pauvreté n’a pas disparu, seulement changé de visage ? Dans plusieurs régions du monde, les institutions alertent sur le risque de « vieillir avant d’être riches » : le vieillissement arrive alors que les revenus et les protections n’ont pas eu le temps de se consolider.
Le paradoxe marocain, aujourd’hui, c’est cela : la pauvreté monétaire recule, mais la vulnérabilité demeure, et elle mord plus fort au moment où l’on devient fragile. Le HCP estime, sur l’ENNVM 2022, la pauvreté absolue à 3,9% et la vulnérabilité à la pauvreté à 12% (des ménages au-dessus du seuil mais susceptibles d’y retomber). Et sur la pauvreté multidimensionnelle, le HCP estime 2,5 millions de personnes pauvres en 2024, avec une concentration très rurale.
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Le RGPH 2024 donne un indice simple, implacable : la retraite n’est pas le destin majoritaire des seniors. Parmi les 60+, la part déclarée « retraité » est de 19,2% au total, mais elle tombe à 5,9% en milieu rural. Et l’écart de genre est abyssal : 32,4% des hommes âgés se déclarent retraités, contre 6,7% des femmes.
Traduction démographique (sans poésie inutile) : beaucoup vieillissent sans pension, donc avec trois options seulement – continuer à travailler, dépendre de la famille, ou se priver. On comprend mieux pourquoi le taux d’activité après 60 ans reste élevé chez les hommes (29,3%) et presque inexistant chez les femmes (3,6%). L’économie informelle, ici, n’est pas un concept : c’est une vieillesse sans filet.
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La généralisation de la couverture médicale avance, et c’est une bonne nouvelle. Le HCP indique qu’en 2024, 69,2% des personnes âgées sont couvertes par une assurance maladie, mais l’inégalité territoriale et sociale reste visible : 71,4% en urbain contre 65,2% en rural, et une couverture plus faible pour les femmes âgées (65,1%) que pour les hommes (73,4%). Plus inquiétant : la couverture diminue avec l’âge et passe à 62,4% chez les 75 ans et plus.
Le CESE, dans son bilan d’étape, rappelle le cadre : la loi-cadre n° 09-21 (adoptée en mars 2021, publiée au Bulletin officiel en octobre 2022) a porté la généralisation de l’AMO, avec transformation de l’ex-RAMED en AMO TADAMON, et création d’AMO CHAMIL début 2024 pour des personnes hors critères des autres régimes. Le CESE note aussi qu’un peu plus de 86% de la population serait immatriculée, mais qu’une part importante n’accède pas encore effectivement aux services, pour des raisons d’immatriculation, de droits, ou d’accès.
Dit autrement : la couverture avance, mais l’accès réel dépend encore de l’offre de soins, des démarches, du transport, des restes à charge. Et chez les aînés pauvres, chaque obstacle se multiplie.
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Le HCP rappelle une donnée qui explique beaucoup de choses sans faire de morale : 41,9% des personnes âgées savent lire et écrire, avec un écart énorme entre hommes (57,2%) et femmes (27,4%). Et le chiffre qui claque, surtout, c’est celui des femmes âgées rurales : 5,9% d’alphabétisation.
Une réforme sociale peut être bien conçue ; si elle suppose formulaires, plateformes, pièces, délais, elle devient un labyrinthe pour ceux qui n’ont pas appris la carte.
La famille tient encore – mais elle se transforme
Le Maroc reste un pays où la solidarité intergénérationnelle structure la survie. Le RGPH montre que beaucoup de personnes âgées vivent dans des ménages «composés » (élargis) : 41,7% au total. Mais il existe aussi 9% de ménages «individuels» chez les 60+, donc de l’isolement réel.
Or l’urbanisation, la baisse de la fécondité, l’émigration, le coût du logement : tout cela rétrécit la famille-logement, celle qui absorbait les chocs. Le risque n’est pas seulement économique : il est aussi celui d’une vieillesse seule, donc plus chère à soigner, plus facile à appauvrir, plus difficile à protéger.
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Les grandes institutions décrivent un mécanisme : quand la part de la population en âge de travailler baisse, la croissance peut être freinée à la fois par la main-d’œuvre et par l’investissement, et il faut compenser par productivité, emploi des femmes, adaptation des emplois, migrations, etc.
Le Maroc, lui, entre dans cette zone où la vieillesse augmente plus vite que les filets de sécurité contributifs. L’ACAPS note que la couverture retraite des actifs occupés par les régimes de base était de 46,7% en 2022. Donc, mécaniquement, des cohortes entières risquent d’arriver à 60 ans sans pension, sauf rattrapage massif (formalisation, extension, dispositifs non contributifs).
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1. Élargir la retraite : soit en accélérant la formalisation et l’adhésion, soit en créant une composante non contributive (pension sociale minimale) pour éviter la pauvreté extrême au grand âge.
2. Financer la dépendance : le vieillissement, ce n’est pas seulement plus de maladies, c’est plus de perte d’autonomie. Le RGPH insiste sur la nécessité de dispositifs adaptés.
3. Réduire l’inégalité femmes/rural : parce que c’est là que la pauvreté des aînés se fabrique le plus tôt (carrières interrompues, travail non déclaré, accès aux droits plus difficile). Les écarts de retraite, de couverture santé et d’alphabétisation le montrent déjà.
Le futur, dans cette affaire, n’est pas une idée : c’est une pyramide des âges qui se retourne. Le Maroc a encore un avantage : il voit la vague arriver, il a des données récentes, et la réforme de l’AMO est une base solide. Reste à faire ce que la démographie exige toujours : préférer l’anticipation à l’improvisation, parce que la vieillesse, elle, ne négocie pas.
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