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𝐋𝐚 𝐠𝐫𝐚𝐧𝐝-𝐦𝐞̀𝐫𝐞 𝐝𝐮 𝐌𝐞𝐥𝐥𝐚𝐡 𝐪𝐮𝐢 𝐩𝐚𝐫𝐥𝐞 𝐞𝐧𝐜𝐨𝐫𝐞
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๐‹๐š ๐ ๐ซ๐š๐ง๐-๐ฆ๐žฬ€๐ซ๐ž ๐๐ฎ ๐Œ๐ž๐ฅ๐ฅ๐š๐ก ๐ช๐ฎ๐ข ๐ฉ๐š๐ซ๐ฅ๐ž ๐ž๐ง๐œ๐จ๐ซ๐ž
Par Fouad El Mazouni

Je m’appelle Mazaltov, mais personne ne m’a jamais appelée ainsi. Pour tout le monde, dans le mellah, j’étais Lalla Mazal.
Les années ont rapetissé mon dos, effiloché ma mémoire, mais il y a des images qu’aucune vieillesse n’efface : elles ont l’entêtement d’une prière du soir, murmurée mille fois.
Je suis née bien avant que toi tu viennes au monde, mon enfant, à la fin des années vingt, quand le monde dehors commençait à tousser à cause d’une crise qu’on appelait de « 1929 », un chiffre froid pour dire la pauvreté chaude, qui colle à la peau. Dans le mellah de #Marrakech, cette crise n’a pas été un krach de bourse, mais un bruit de ventre vide. Certaines boutiques ont baissé le rideau, d’autres l’ont laissé à moitié ouvert, comme une bouche hésitant entre plainte et espoir.
Le mellah, tu ne l’as pas connu. On t’en a parlé comme d’un vieux décor, un quartier entouré de murs et d’histoires. On dit qu’il avait été dessiné, des siècles plus tôt, pour nous parquer et nous protéger à la fois, selon l’humeur des sultans et des temps.  Moi, je l’ai surtout connu comme un ventre : serré, bruissant, où tout se touchait – les pierres, les parfums, les rancœurs, les fêtes, les peurs, les chants.
Le matin, avant même que le soleil ne grimpe sur les terrasses, on entendait le raclement des seaux sur les dalles, les balais de palmes, les voix des femmes qui se lançaient des salutations comme des poignées de graines aux pigeons. Les hommes ne chantaient plus « C’est le temps des amours, fiancée, viens à mon jardin ». Les marchands de menthe crânaient avec leurs bouquets verts. Les ânes, eux, ne crânaient jamais : ils passaient, résignés, avec leurs yeux larmoyants qui savaient tout.
Les odeurs se bousculaient : charbon humide, pain rond qui gonfle dans le four du ferrane, pigeons farcis fortement épicés, fragrance de citron qui pique les yeux, huile rance des poêles, sueur d’ouvrier, henné frais, poulets que le Hazzane plume sur le pas de la porte. Le mellah ne sentait pas le passé, il sentait le présent, brutal et précis.
J’ai grandi dans une maison étroite, trois étages empilés comme des prières. Au rez-de-chaussée, la boutique de mon mari – plus tard – puis la pièce sombre où mon père rangeait ses outils, ses vieux journaux, et ses colères. Au premier, la cuisine et le salon, si on peut appeler salon une pièce où s’empilaient matelas, couffins, brasero, bassines d’alliage, et où tout servait à tout. Le balcon, orienté vers les principaux points de vue, laissait entrer à flots la lumière du soleil dans les pièces. Sur la terrasse, le royaume des femmes : lessive, confidences, secrets d’agneau aux fruits secs et de mariage, linge suspendu comme des drapeaux blancs entre les antennes de radio bricolées.
Tu veux que je te raconte Alliance Israélite Universelle ?
Elle a été, pour nous, un peu ce que furent les premières fenêtres en verre : une ouverture nouvelle qui laissait entrer un autre genre de lumière. Depuis la fin du XIXแต‰ siècle, l’Alliance avait planté ses écoles dans plusieurs villes du #Maroc ; à Tétouan en 1864, à Marrakech, ses salles de classe sentaient la craie, l’encre violette et le savon qu’on n’avait pas toujours. 
Les directeurs et les institutrices, à l’instar d’Edmond Amran El Maleh à Mazagan en 1907, rédigeaient des rapports sur nous, sur nos familles, sur la misère du quartier, sur ces enfants qui arrivaient pieds nus, les cheveux emplis de poussière, mais le regard brûlant de désir d’apprendre. Ils notaient que les filles, surtout, manquaient à l’appel : trop de tâches à la maison, trop peu de confiance dans le futur de ces petites qu’on destinait au mariage plus qu’aux livres. L’Alliance voulait nous apprendre un français impeccable, des bonnes manières européennes, un avenir qu’on imaginait en costume bien repassé. Elle nous voulait modernes, presque français, sans comprendre toujours que nos racines étaient plantées plus profond que leurs cahiers. 
Moi, j’étais l’une de ces filles récalcitrantes. Pas par refus de savoir ! J’aimais les lettres, leur façon de se tenir droit sur la page, comme des soldats sur l’avenue de Guéliz. Mais à la maison, il fallait aider ma mère, s’occuper des plus jeunes, courir à la fontaine, pétrir la pâte, surveiller les marmites qui frémissaient comme des cœurs impatients. Alors je suis allée à l’école de l’Alliance par morceaux : quelques mois, puis des absences, puis des retours. J’ai appris à signer mon nom dans les deux alphabets : l’hébreu tordu de nos prières, le français aligné des registres.
Vint la guerre d’Europe, cette folie qui n’en finissait pas de gonfler les journaux et les conversations. À Marrakech, nous en recevions l’écho lointain, comme le bruit d’un orage qui gronde derrière les montagnes. La France, qui se disait la patrie des droits de l’homme, s’était mise à compter ses juifs comme on compte un problème. Les lois de Vichy ont voulu nous réduire, nous mesurer, nous écarter des écoles, des fonctions, de certains métiers.
Mais dans notre pays, il y avait ce roi, Mohammed V, que nos anciens bénissaient dans les synagogues. On racontait qu’il avait refusé de livrer « ses » juifs, qu’il disait qu’ici, nous étions ses sujets à part entière. Rien n’était simple, les humiliations ont existé, les restrictions aussi. Pourtant, dans la rumeur du mellah, une phrase revenait souvent : « Le Sultan ne nous abandonnera pas ». C’était un fil de confiance qui tenait nos nuits.
Pendant ces années-là, les rapports de l’Alliance parlaient de surpopulation, de maladies, de misère, et ils n’exagéraient pas. Les chambres abritaient des familles entières, la tuberculose rôdait, la trachome aveuglait certains enfants, les médecins se raréfiaient. Nombreux autres enfants leurs ventres étaient creux, jambes maigres, passant leurs mains de haut en bas sur leurs corps émaciés et déformés. Les maîtresses écrivaient que les petites filles arrivaient mal nourries, fatiguées, parfois battues par la vie plus que par leurs parents. Et malgré cela, chaque vendredi, le mellah se transformait.
Les femmes sortaient leurs nappes les plus blanches, même si elles n’avaient plus rien de vraiment blanc. On polissait les verres, on frottait les chandeliers en cuivre jusqu’à ce qu’ils renvoient un peu de lumière au monde. L’odeur du Skhina (dafina), tu sais, ce ragoût lent comme les après-midis de Shabbat, s’enroulait dans les ruelles, se mêlant aux parfums de cannelle, de cumin, d’œufs qui cuisent dans leur coquille jusqu’à brunir comme la peau des vieilles mains. Le vendredi soir, la pauvreté rentrait elle aussi à la maison, elle se lavait le visage, elle se mettait une robe propre : elle devenait dignité.
Après la guerre, le monde a changé de visage. On parlait d’un pays nouveau, là-bas en Orient, où les juifs du monde entier pouvaient revenir, comme si l’exil tout à coup avait une marche arrière. Israël. Dans le mellah, le mot avait la fraîcheur d’une promesse et la brûlure d’un départ. Des affiches circulaient, des émissaires chuchotaient, des familles pauvres rêvaient d’une terre où leurs enfants ne dormiraient plus à quatre par lit. À la fin des années quarante, beaucoup ont pris la route, d’abord vers Casablanca, puis plus loin encore. 
On voyait des portes se fermer pour la dernière fois. On rangeait les mezouzot dans des valises, on vendait, pour presque rien, les meubles, les bijoux, les plateaux en cuivre qui avaient vu passer tant de fêtes.
Un matin, ta tante Rahel – que tu n’as jamais connue – a quitté la maison avec son mari et leurs deux petits. Ils ont emporté une valise, un sac, et un cahier où elle avait recopié de sa main les recettes de notre mère : dafina, trid, couscous, galettes de Pessah. « Pour ne pas oublier le goût de Marrakech », m’a-t-elle dit. Ils ne sont jamais revenus. Leur silence, depuis, a la forme exacte de cette valise.
Puis vint l’Indépendance, en 1956. Le drapeau changea de couleur politique, pas de couleur de ciel. On a fêté ça, nous aussi, dans le mellah. Après tout, ce pays était le nôtre depuis plus longtemps que les Protectorats, les Traités et les Résidents généraux. On avait enterré nos morts dans cette terre, on y avait planté nos vignes, construit nos synagogues, appris à aimer des voisins qui priaient Allah pendant que nous entonnions Adonaï. 
Mais la liberté des uns fit naître les inquiétudes des autres. La politique changeait, l’Arabité, le panarabisme, les slogans, les journaux, les radios... Les questions ont commencé à nous frôler, comme un chat qu’on ne voit pas mais qui vous effleure les jambes : « Et vous, les juifs, que ferez-vous ? Resterez-vous ? Partirez-vous ? »
De nouvelles vagues de départs ont suivi, plus massives, plus organisées. Des gens dont on disait qu’ils étaient de « l’Agence » venaient expliquer les démarches, organiser les convois, promettre un avenir meilleur. Au début des années soixante, en quelques années seulement, des dizaines de milliers de juifs marocains ont quitté le pays, beaucoup pour Israël, d’autres pour la France ou le Canada. Dans le mellah, chaque départ creusait une absence qui résonnait comme un puits vide.
Je revois encore ces nuits où toute la rue restait éveillée. Les voisins montaient sur la terrasse pour voir, dans l’obscurité, les silhouettes qui s’éloignaient vers la gare ou la route de Casablanca. On pleurait, on s’embrassait, on se jurait d’écrire. Les mères glissaient un peu de terre de Marrakech dans un mouchoir, pour que leurs enfants puissent la toucher de loin. Certains emportaient une clef – inutile, mais sacrée – de la maison qu’ils laissaient derrière eux.
Et puis il y eut 1967. La guerre là-bas, six jours seulement, assez pour déranger des siècles d’équilibres fragiles. Dans les cafés de Marrakech, les postes de radio crachaient les communiqués en arabe, en français, parfois en hébreu capté de très loin. Les gens se pressaient autour des journaux, les visages amers, les phrases tendues. La solidarité avec les Arabes de Palestine, la colère contre Israël, tout cela se mélangeait à une vieille méfiance contre les juifs en général, même ceux qui n’avaient rien quitté, qui ne connaissaient de Jérusalem que les psaumes du samedi matin. Les tensions augmentèrent, comme la température en été. 
Je ne te dirai pas que nous avons été chassés à coups de bâton – ce n’est pas la vérité. La vérité, plus sournoise, c’est qu’un jour nous avons commencé à sentir que nous étions de trop. Pas partout, pas toujours. Il y avait encore des voisins musulmans qui nous disaient « restez, vous êtes chez vous », et ils le pensaient. Mais la rue, elle, hésitait. Les signes se multipliaient : des insultes rares mais plus tranchantes, des regards qui se détournaient, des journaux trop lourds à lire. Alors, ceux qui avaient tenu jusque-là ont fait comme les autres : ils ont rempli des valises.
Moi, je suis restée quelques années de plus, obstinée comme ces vieilles portes de cèdre qui grincent mais refusent de céder. Mon mari était mort, mes enfants éparpillés entre Ashdod, Paris, Montréal. Le mellah se vidait comme un bassin sans eau. Les synagogues fermaient les unes après les autres, ou bien restaient ouvertes pour quelques vieillards, un minyan qu’on peinait à réunir. Les écoles de l’Alliance, elles aussi, se sont éteintes peu à peu, faute d’élèves. 
Je me souviens de la dernière grande fête de Pessah que nous avons célébrée ici. Sur la table, les matsot craquaient sous la main, les herbes amères avaient le goût exact de ce que nous vivions : un mélange de fidélité et de déchirure. En lisant la Haggadah, je pensais à un autre exode, plus silencieux, qui emportait les miens vers des pays où l’on ne connaît pas la poussière rouge de Marrakech.
La nuit, les cigognes tournaient encore au-dessus du palais, fidèles à leurs toits, et je me disais qu’elles, au moins, avaient le droit de rester sans visa.
Tu te demandes, peut-être, pourquoi je te raconte tout cela, à toi qui es né(e) loin, qui parles mieux le français ou l’anglais que le judéo-arabe de tes grands-parents, qui portes Marrakech comme un parfum rare, enfermé dans un flacon qu’on ouvre seulement pour les grandes occasions.
Je te le dis sans détour : ce n’est pas pour te faire la leçon. C’est pour te rendre ce qui t’appartient.
Dans les archives de l’Alliance, dans les livres d’Emily Gottreich, dans les études des savants qui dissèquent nos vies comme des textes anciens, tu trouveras des dates, des chiffres, des concepts compliqués pour dire ce que fut le mellah de Marrakech : un espace juif dans une ville musulmane, une frontière qui séparait et reliait à la fois, un laboratoire de coexistence, de tensions, d’injustices et de voisinages. 
Tout cela est vrai, nécessaire, précieux.
Mais il manque toujours quelque chose dans les bibliothèques : le son d’une porte qui claque, le cri d’un marchand de fèves bouillies, le froissement d’une robe du vendredi, les larmes silencieuses d’une mère qui regarde son fils monter dans un autobus pour ne jamais revenir. Les historiens écrivent l’histoire, mon enfant, mais ce sont les grand-mères qui gardent les odeurs.
Alors écoute bien ce que je vais te confier.
Ton pays, ce n’est pas seulement l’endroit où tu payes tes impôts ou où tu votes tous les cinq ans. C’est aussi, obstinément, la ruelle où ton grand-père a appris à faire du vélo en zigzaguant entre les marchands, la terrasse où ta grand-mère a étendu les draps en chantant une romance en judéo-espagnol, la synagogue où ton arrière-grand-père a pleuré son propre père en récitant le Kaddish avec un accent de Marrakech qui faisait sourire les anges.
Ce pays-là, tu peux le quitter, tu peux en être chassé, tu peux même le renier par lassitude ou par colère. Mais lui, il ne te quitte pas. Il reste en toi, il se transmet par les plats qu’on cuisine à la hâte un vendredi soir dans une cuisine de banlieue parisienne, par les mélodies qu’on fredonne sans savoir d’où elles viennent, par un mot en arabe qui s’échappe dans une phrase française, comme une graine de grenade perdue dans un pain blanc.
Tu es peut-être né loin du mellah. Tu n’en connais que des photos en noir et blanc, un voyage touristique, des récits interrompus par les sanglots d’une mère qui disait : « laissons tomber, ça fait trop mal ».
Pourtant, une part de toi vient de ces murs lépreux, de ces portes trop basses, de ces ruelles où juifs et musulmans se disputaient, commerçaient, s’aimaient, se méfiaient, se retrouvaient sur la même place pour acheter le même sel, la même menthe, les mêmes olives plissées par le soleil.
Je te demande une seule chose, mon enfant : ne laisse pas cette mémoire devenir un bibelot.
Ne la range pas dans une vitrine sous l’étiquette « nostalgie ».
Elle n’est pas là pour décorer tes conversations, mais pour t’aider à comprendre qui tu es, et qui furent ceux qui t’ont précédé.
Le mellah de Marrakech n’est plus ce qu’il était. Les juifs y sont rares comme les hirondelles en hiver. Mais chaque fois que l’un de vous, là-bas, très loin, pose le pied sur ses pavés inégaux, chaque fois que vous le traversez en murmurant une bénédiction ou en laissant simplement vos yeux s’embuer, un morceau de notre exil se répare.
Vous marchez pour nous, pour ceux qui n’ont jamais pu revenir, pour ceux dont les tombes se craquellent au soleil, pour ceux dont les noms se perdent dans les registres de l’Alliance ou dans les notes des historiens.
Je suis Lalla Mazal, vieille femme du mellah.
Je n’ai plus beaucoup d’années devant moi, mais je t’en lègue plusieurs siècles.
Fais-en bon usage : mets-les dans ta mémoire comme on glisse une petite bougie dans un chandelier ébréché. La flamme est fragile, mais tant qu’elle brûle, on n’est pas tout à fait partis.

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