๐๐ ๐ฌ๐จ๐ฎ๐๐๐ฅ๐ ๐๐ ๐๐๐ฅ๐ญ๐จ๐ฎ๐ฆ
๐๐ ๐ ๐ซ๐๐ง๐-๐ฆ๐ฬ๐ซ๐ ๐๐๐ฅ๐ญ๐จ๐ฎ๐ฆ, ๐ฆ๐ฎ๐ฌ๐ข๐ช๐ฎ๐ ๐ฉ๐จ๐ฎ๐ซ ๐ฎ๐ง๐ ๐ฏ๐ข๐ ๐ฏ๐จ๐ฅ๐ฬ๐
Par Fouad EL MAZOUNI
On dit que les montagnes, toutes de clarté et de splendeur, gardent le secret des voix. Un chant, et elles s’entrouvrent. Les hommes y parlent fort pour apprivoiser le vent, mais ce sont les femmes qui déposent sur les pierres les mots qui tiennent, ceux qui ne s’effacent pas à la première pluie. Ma grand-mère s’appelait Keltoum. Elle venait du pays de Goundafa, ces cœurs de villages serrés dans la haute vallée de l’oued N’Fiss, le long de la piste qui descend du Tizi n’Test vers Marrakech. Là-haut, on marche parmi des ruines lamentables qui ressemblent à des mots qui bégaient. Tinmel surtout, fief d’une grandeur almohade dont il reste une nef d’ombre, quelques arcs, une promesse. Elle, Keltoum, avait vécu tout près de ce serment d’affection, treize ans à compter les chèvres comme on compte les années qu’on n’a plus, sans le dire.
Je l’imagine petite, dure de regard et de peau, chaussée de sandales qu’on n’appelait pas encore « écoresponsables ». Elle guidait une dizaine de chèvres, de plateau en ravin, et quand le soleil cassait la nuque des pierres, elle se mettait à l’abri d’un genévrier au bord abrupt de la falaise et tirait de sa besace son trésor, un tube de roseau percé de neuf trous. On a vite fait de transformer la pauvreté en folklore. La vérité est plus austère : il n’y a pas d’enfance « pittoresque » quand on manque de tout, seulement des gestes qui sauvent. La flûte fut son geste. Elle en tirait, avec un sérieux comique, des airs minuscules qui, peu à peu, devinrent plus longs que les pentes, plus souples que les sentiers. Elle retrouvait un réconfort secret dans le chant de sa flûte de roseau, qui s’élevait doucement vers les cimes vertigineuses de l’Atlas. Le style de Keltoum tenait dans un souffle, à la fois léger et tranchant. Une chèvre isolée sur l’éclat d’un roc, la poussière tiède d’un sentier, la plainte d’une flûte de roseau sous le soleil médian : en quelques notes, c’était tout l’Atlas qui levait la tête. On croyait entendre seulement un air, on se retrouvait à fixer, sans défense, la solitude claire de la bergère, et l’âme, comme les bêtes dispersées, venait s’abriter à l’ombre de sa musique. Les copines se taisaient dès qu’elle soufflait. Elle ne s’en vantait pas. Elle ne savait pas même qu’elle savait.
Puis vint juillet 1913. La rumeur précède toujours l’Histoire, comme une ombre plus grande que le corps. On parlait d’hommes en armes dans une vallée voisine, de convois, d’embuscades. On parlait, surtout, de ce qui ne se dit pas : la peur. Ce jour-là, un grondement sourd résonna dans toute la zone qui semblait terriblement solitaire. Des silhouettes surgirent au détour d’un couloir de roc. Il y eut du sable dans la bouche, des ordres, des crépitements, des bêtes qui s’égayent, la flûte qui tombe. On captura Keltoum comme on ramasse un fagot. Elle n’était ni proie ni butin. Elle était ce qu’on saisit quand on sait qu’on peut se permettre l’injustice : une enfant.
La longue piste vers Marrakech a un goût de poussière qui ne s’en va pas. On la fit marcher. On la hissa à l’arrière d’une mule. On la fit dormir parmi d’autres, l’œil le plus loin possible de la lune. Les ravisseurs, marchands d’ombres plus que d’hommes, glissèrent Keltoum au fond d’un chouari, ces deux grands paniers jumeaux qu’on attelle au dos des mules pour porter la marchandise. Toute la nuit du trajet, comme des lucioles, les étoiles scintillaient dans le ciel violet profond. Sans un mot, ils lui jetèrent des dattes et des amandes, comme on apaise un fardeau qu’on refuse de regarder.
Quand Keltoum rouvrit les yeux, secoua la tête et écarta une mèche ébène de son front. La lumière avait l’âge des murs et sentait la chaux mouillée. Elle gisait sur une natte effilochée, ses sous-vêtements trempés de sueur, le souffle râpeux, le corps vidé comme une outre, l’âme pelée par des mains étrangères. La maison de la médina craquait autour d’elle, pleine de prières séchées au plafond et de pas qui n’appartenaient à personne. Dehors, la ville, gourmande comme un bazar affamé, mâchait des voix, des couleurs, des jugements, et recrachait des rires en éclats d’étain. Au souk Laghzel, la laine continuait de bêler dans les ballots, le cuir gardait l’odeur tiède des bêtes, et, entre deux balances, on pesait encore des vies comme on pèse des dattes. Les yeux de Keltoum, lourds de poussière, virent passer des ombres avec la tranquille science de ceux qui vendent ce qui ne devrait pas se vendre. Dans ce vacarme d’épices et de fouets, elle comprit que la ville savait tout et ne s’étonnait de rien, pas même qu’on rangeât les hommes sur les étals, par tailles et par silences. On aurait dit que le souk avait poussé des fleurs humaines : tant de filles du pays, fraîches comme l’aube, alignées comme des jarres. L’esclavage des Africaines noires, dit-on, relevait déjà du passé, mais le Protectorat de Lyautey préféra ne pas brusquer l’ordre ancien, et la servitude continua de marcher à pas feutrés sous les arcades. Ce n’est qu’en 1920 qu’une circulaire ordonna la fermeture des marchés du royaume chérifien, et il fallut encore le long soupir des premières années 1920, jusqu’aux environs de 1924, pour que les chaînes apprennent à rouiller pour de bon. Entre-temps, la ville vendait et rachetait les destins comme on marchande un tapis, avec cette gravité souriante qui fait durer l’inacceptable.
Contradiction mortelle d’une époque où l’on vantait la civilisation en laissant s’installer sa honte. On dit que c’est là que mon grand-père, Haj Abdellah, la racheta. Le verbe est trompeur. Il l’acheta, point. Le racheter serait déjà la délivrer. Il voulait une servante, peut-être davantage, comme on convoite une couronne pour imposer un règne même aux murs qui se taisent. Il la regarda avec l’avarice tranquille des puissants : cette bouche gracieuse, ce front large où la lumière semblait déposer un règne, ce visage taillé dans l’ambre, cette chevelure noire qui déferlait comme un fleuve ancien. Et, derrière tout cela, une dignité têtue qui refusait de plier, même quand la maison entière se liguait pour la réduire au silence. Les histoires de famille sont des tiroirs à double fond, on y trouve du sucre et de la rouille. Je me contente de dire ce que j’ai appris : Keltoum entra à la maison par la petite porte et on l’appela Dada. On l’appellerait longtemps ainsi, jusqu’à l’injure. « L’esclave », disaient certains, pour rire sans rire. La bougonnerie des hommes a l’odeur plate des mauvaises habitudes.
Le harem de mon grand-père, Hajj Abdellah, n’était pas un orient de carte postale, mais une administration du silence. Un couloir, des portes, des horaires, des chuchotis ; et, par-dessus, une hiérarchie de sourires et de faveurs, fragile comme un sucre. On y pliait le jour en nappes, on y repassait les heures avec une ferveur ménagère. La maison dehors avait ses marchés, ses colères ; ici, tout tenait à une tisane bien dosée, à une jalousie polie, à la discipline des rideaux. Cela ressemblait à un paradis d’occasion, un paradis sous verre, où l’air manquait.
Keltoum y entra un matin, si menue qu’un plateau aurait pu la cacher. Elle n’avait pas encore ses règles ; l’enfance s’accrochait à ses gestes et la peur tenait lieu de langue. On la baptisa de petits ordres : porter, balayer, se taire. Les femmes, expertes en nuances, savaient la maison mieux que les plans ; elles la regardèrent avec cette compassion prudente que l’on réserve aux choses qu’on ne peut protéger. Le harem aimait les histoires, mais redoutait les voix. On vivait là comme on range un tiroir : avec méthode, sans penser au fond. Était-ce la douceur ou l’ombre ? Un mélange, un onguent tiède sur une blessure qui ne cicatrisait pas. On priait pour la paix des soirées, on redoutait le caprice des matins. Hajj Abdellah passait comme un calendrier, distribuant sa présence avec la parcimonie d’un percepteur. Les rires se tenaient cois jusqu’à la porte, les secrets ronronnaient dans les malles. On y apprenait l’art patient d’exister dans le filigrane : rester à contre-jour pour ne pas faire d’ombre, parler assez pour ne pas disparaître.
Keltoum, elle, se fit une place dans l’invisible. Elle posait un sorbet avec un air important comme une cueillette de roses mousseuses, redressait une nappe comme on remet debout une journée. Les femmes l’initièrent aux usages : la lenteur qui protège, le détour qui sauve, la pudeur comme dernière souveraineté. Elle grandit dans ce gouvernement des gestes minuscules, où la fatigue tient lieu de loi et la tendresse de contrebande. Vu de dehors, on eût dit la quiétude ; de près, c’était une mécanique de précautions. Un monde plié au quart de tour, fragile comme un vœu. Et, au fond d’un coffre, son roseau, muet encore, qui attendait l’instant où la maison relâcherait d’un cran son étreinte — afin qu’une note, une seule, rappelle à chacun que le souffle existe, même quand la pièce s’obstine à ne pas ouvrir ses fenêtres. Elle avait ce don rare de comprendre d’un coup ce que la bouche n’ose pas prononcer. Et elle cachait, dans un repli de tapis, sa flûte de roseau. Elle n’en jouait que la nuit, au fond d’une cour, quand l’eau conservait encore un peu de fraîcheur et que les étoiles, au-dessus, voulaient bien consentir à la complicité. Elle veillait. Elle écoutait s’il n’y avait personne. Elle posait l’instrument contre ses lèvres. Sa haleine, dit-on, n’était pas celle des parfums. On avait ri de cela, un jour, d’un rire qui ne se lave pas. Mais le souffle de Keltoum transformait l’odeur en musique. C’est une manière de miracle dont on ne se vante pas. Les notes, au seuil des tuiles, faisaient lever un chat, arrêter un chien, hésiter un lézard. Le monde, un instant, réapprenait la politesse.
On fera grâce au lecteur de ces digressions où l’on juge, à distance, des mœurs d’hier avec l’assurance des morales d’aujourd’hui. Je n’ai pas d’excuse à offrir à Haj Abdellah. Il fit ce que font les puissants quand ils confondent les personnes et les choses : il posa la main où il ne fallait pas. Je me garderai des détails. Je dis seulement que, plus tard, quand vint 1954, année du mariage de mon père avec ma mère, dans cette même maison qui mêlait les chemins, Keltoum était là, plus droite qu’une stèle, appelée Dada par beaucoup, y compris par son propre fils, mon père, qui ne savait pas encore ce qu’il disait. Ma mère, elle, eut un sursaut. Elle refusa ce mot de servitude comme on refuse une gifle. Il est des colères qui naissent d’un seul regard. Elles valent mieux que les sermons.
On me raconta que Keltoum, ce soir-là, avait glissé la main dans sa poche et touché le tube de roseau comme on palpe un morceau de sa vie. Elle ne joua pas. On ne joue pas dans la maison où l’on vous nomme comme un meuble. Elle se contenta d’ouvrir une fenêtre et de chercher un fil d’air. Dans la cour, les orangers s’imaginaient encore pouvoir mentir sur l’heure.
Vous voulez des faits ? Les voici, et ils sont modestes. En ville, Keltoum devint l’ombre de tout. Elle savait faire le thé, mieux que quiconque, en laissant infuser une minute de plus pour apprivoiser l’amertume. Elle cousait en murmurant. Elle regardait les enfants comme des bêtes de somme qu’il ne faut jamais trop charger. Elle prit l’habitude de se taire. Non par soumission, mais par élégance : elle avait compris que la parole, chez certains, ne servait qu’à épuiser le monde. Alors, elle réserva sa voix à la flûte. Une fois par semaine, peut-être moins, elle montait sur la terrasse, à l’heure où le muezzin hésite entre lumière et poussière, et elle jouait. Le son passait par-dessus les murs ocre, glissait jusqu’aux toits voisins, se posait un instant sur l’épaule d’une femme en train d’étendre du linge, puis s’éloignait, soyeux, vers les remparts.
On me reprochera cet onguent de poésie. J’en prends le risque. Car je ne vois pas comment raconter autrement ce que fut pour elle la musique : l’intervalle exact où la vie tient encore debout. Elle n’avait pas la culture des conservatoires, elle ne connaissait pas le nom des modes, elle ignorait jusqu’à l’idée de répertoire. Elle avait appris seule, dans ce Haut Atlas qui sait fabriquer des oreilles autant que des hommes. Elle composait, si l’on veut, des airs qui ressemblaient à des chemins : on croit les avoir retenus et, déjà, on les perd, puis on retombe, par bonheur, sur une pierre connue. Elle aurait pu donner des concerts. Elle refusa. Non par caprice, mais par prudence. Elle avait vu, trop vite, que l’admiration est une sornette qui réclame tribut. Et elle ne voulait pas payer.
Les années passèrent. Le pays changea de peau. Les drapeaux s’échangèrent de mains. On parla d’indépendance et de choses plus prosaïques : loyers, écoles, papiers à fournir. Je naquis dans ce va-et-vient. On me mit dans les bras une vieille femme que j’appelai Dada faute de pouvoir faire autrement. Je grandis, je compris. Je me fis une règle : l’appeler Keltoum dès que l’usage me permit d’être insolent avec délicatesse. Elle me regardait alors avec une surprise amusée, comme si mon audace avait l’élégance d’une fleur. Elle riait peu, mais quand elle riait, quelque chose se déplissait dans l’air.
Je la suivais parfois au marché. Elle ne marchandait pas beaucoup. Elle posait la main sur les tomates, sur les abricots, sur le khlii emballé dans un papier trop blanc, elle fermait un instant les yeux et rendait l’objet au marchand. « Plus tard », disait-elle, « quand le fruit aura appris son métier. » Elle n’employait pas des mots compliqués. Elle n’avait que l’usage discret des choses. Je la voyais aussi, dans la maison, aligner des bols sur la nappe, avec une précision d’horloger. Un jour, je lui ai demandé pourquoi tant de soin pour des gestes invisibles. Elle a levé les épaules. « Parce qu’on est vivant tant que l’on range un peu ce qu’on touche. »
Elle parlait rarement du Haut Atlas. Quand elle le faisait, sa voix prenait un grain de poussière. Elle disait le Haut Atlas comme on dit une personne. Elle avait la carte dans les doigts. Elle m’expliquait que les chemins ne pardonnent pas la hâte, que les pentes exigent un pied franc et qu’un homme se juge à la manière dont il redescend. Elle évoquait les Aït Baâmer, les écureuils qu’on apprivoise en gardant le silence, les vipères que la musique « endort », disait-elle, d’un ton qui ne sollicitait pas l’approbation. Je me méfiais, enfant, de ce que je prenais pour une faribole. Je me suis repris, plus tard. Le doute, en vieillissant, devient parfois une impolitesse.
La maison chutait lentement d’âge. Les hommes, avec leur assurance de propriétaires, laissaient passer la pluie. On posait des seaux dans les couloirs, on souriait des gouttes. Haj Abdellah passait et repassait dans sa djellaba épaisse, fatiguée, lourd d’un passé qui ne prenait plus la peine d’être lumineux. Les enfants devinrent des pères. Les pères ne devinrent pas toujours des hommes. Keltoum continuait d’ordonner les petites choses : des torchons, des épices, des gestes. Et, parfois, un air à peine soufflé sur la terrasse.
Je me souviens d’une soirée d’août où j’ai cru voir les pierres bouger. Il faisait chaud, les murs transpiraient. Le ciel traînait ses étoiles comme un vêtement trop lourd. On avait laissé la porte de la terrasse entrebâillée. J’ai entendu un son si fin que je l’ai d’abord pris pour un insecte. Puis la flûte s’est posée comme une plume sur mes cils. J’ai monté sans bruit. Keltoum jouait, assise, dos au parapet, les yeux fermés. Il n’y avait personne, sinon un gecko immobile qui ouvrait à peine la bouche. Les notes allaient d’un bord à l’autre de la nuit, elles revenaient, s’étiraient, prenaient appui sur une poutre, repartaient. Un courant d’air levait un pan de sa robe. J’ai pensé que la liberté a ce bruit-là : si discret qu’il faut l’apprendre. Elle s’est arrêtée d’un coup et a souri. « Tu entends ? » dit-elle. J’ai répondu oui, sans savoir à quoi j’acquiesçais.
Elle a vieilli. D’une vieillesse simple, qui ne cherche pas à se faire pardonner. Une maladie s’installa, propre sur elle, qui vous enlève d’abord un peu de force, puis un peu de mémoire, puis l’appétit des sièges trop bas. Elle s’obstinait à monter sur la terrasse, pourtant, presque chaque soir, avec une lenteur votive. Je lui proposais la main. Elle l’acceptait en faisant mine de bougonner. « Tu me prends pour une vieille femme », disait-elle. « Tu es ma grand-mère », répondais-je. Elle rit une fois, franchement. « Et toi, tu te prends pour un écrivain. » Je n’étais rien. Je prenais des notes mentales comme on ramasse des cailloux.
Le jour où elle tomba, ce ne fut pas dramatique. Elle s’assit à même le sol, comme pour écouter plus près. On la releva. On fit venir un médecin qui parlait d’apoplexie avec un sérieux de dictionnaire. Elle resta muette une semaine. Je craignis le pire. Elle se redressa. Elle demanda de l’eau. Elle demanda, surtout, sa flûte. Les autres sourirent. « Plus tard. » Elle répéta, avec cette voix qui se souvenait d’avoir été une montagne : « Ma flûte. » On céda. Elle la prit comme on prend un pardon. Elle la posa sur ses lèvres. Le son était un peu fêlé. Elle insista. Une note claire sortit, puis une autre. Elle s’arrêta. Elle rendit l’instrument. « Ça ira », dit-elle.
Je pourrais m’arrêter ici. Les histoires aiment les cadences parfaites. Mais je dois encore dire ce qui se passa l’hiver suivant. Un matin, Haj Abdellah mourut, presque sans cérémonie. On fit ce que l’on fait en pareil cas, vite et bien. Les hommes se signèrent, les femmes s’occupèrent de l’essentiel. Il ne laissa derrière lui que des objets lourds et des phrases trop longues. Keltoum ne pleura pas. On ne pleure pas un homme qui a confondu sa main avec un droit. Elle resta à l’écart, mains posées l’une sur l’autre, la tête droite. Je crus voir, sur son visage, une libération austère et pudique. Le soir, pourtant, elle monta sur la terrasse. Elle joua. Longtemps. Sans s’interrompre. Elle joua jusqu’à faire taire les chiens. Elle joua jusqu’à ce que l’air se mette à sentir la terre, et non plus la poussière.
Il y eut ensuite ces réglages familiaux où l’on parle d’héritage et de paperasse, de clés et de caves, de remerciements et d’ingratitudes. Il y eut aussi, plus simplement, des jours de pain et de soupe. Keltoum eut sa chambre à elle, près d’une fenêtre qui donnait sur un citronnier. Elle y garda deux trésors : une photo où l’on distingue un visage plus jeune qu’elle, prise dans un studio où l’on sait tromper doucement la vérité, et sa flûte. Je passais la voir. On ne se disait pas grand-chose. Elle me demandait ce que je lisais. Je répondais des livres dont je savais qu’ils n’avaient pas besoin d’exister pour qu’on les aime. Elle approuvait, d’un geste que je n’ai jamais su déchiffrer.
Il reste à dire ce qu’elle ne m’a jamais confié : le pays de Goundafa, Tinmel, la journée de 1913. Je ne lui ai pas posé de questions. J’ai appris, avec elle, que la douleur se dresse à l’entrée des mots pour vous barrer la route et que l’on n’est pas obligé, toujours, de la renverser. J’ai compris aussi que ce que l’on nomme servitude change de forme selon le siècle, mais garde le même goût. Ce goût tient moins à la chaîne qu’à la façon dont on vous nomme. Appeler quelqu’un « Dada » quand elle a un prénom est une manière d’appauvrir le monde. Ma mère, en 1954, eut assez de courage pour le dire. Je lui dois cette hygiène.
Je la perdis un printemps, discret comme il se doit. Keltoum sortit du monde sans bruit, en repliant son châle comme on éteint une lampe. Les femmes firent ce qu’il fallait, avec cette assurance qui ne se proclame pas. Je me retrouvai, le soir, sur la terrasse. Le citronnier respirait. Les murs gardaient la tiédeur d’une conversation qu’on ne finit pas. Je serrai dans ma main la flûte qu’on m’avait confiée. Je la portai à mes lèvres. Il y a des gestes qu’on ne devrait pas emprunter. J’essayai pourtant. Un son sortit, maladroit, un sifflement qui ne savait pas qui il était. Je reposai le roseau. Je pensai à Tinmel, aux pierres qui se souviennent mieux que nous, au Tizi n’Test, à ces routes qui font perdre le Sud pour mieux le retrouver. Je pensai à Keltoum. Je me dis qu’elle avait gagné son nom.
Le lendemain, je montai dans un autocar qui monte au col. Les lacets s’additionnaient. Les gens parlaient peu. Je descendis à Tagountaft. J’allai vers l’oued N’Fiss, qui faisait semblant de manquer d’eau. J’avançai vers un plateau où l’herbe se fatiguait de tenir. J’ouvris ma main. J’y laissai tomber un grain de sel, un caillou trouvé sur la terrasse, un fil qui s’était défait du châle. C’étaient mes offrandes, sans religion mais avec respect. Je n’avais pas sa musique. Je déposai à la place une phrase : « Tu es revenue. » Personne n’entendit. Les montagnes s’en chargèrent.
Rentré à la ville, je passai au souk Laghzel. Les tonneaux avaient changé de conversation. Les regards aussi. Je pensai à ce marché où l’on vendait l’impardonnable. Je me dis que les noms ont des vertus de réparation quand on les prononce doucement. Je demandai du roseau. Un vieux me regarda avec ironie. « Tu veux jouer ? » demanda-t-il. « Je veux garder », répondis-je. Il ricana, puis me tendit une tige. « Celle-ci tient l’hiver », dit-il. J’achetai. Non pour remplacer. Pour accompagner.
Je ne ferai pas ici le procès de ce siècle qui aime à croire qu’il a inventé la justice parce qu’il a perfectionné la honte. Je me contenterai de rappeler une évidence : on ne répare pas, on reprend. On ne punit pas, on nomme. On ne paye pas, on apprend. Keltoum, fille de Goundafa, bergère, musicienne sans conservatoire, femme qu’on a tenue pour chose, a repris sa place partout où son souffle passe. Il suffit d’un soir, d’une terrasse, d’un silence, et d’un roseau qu’on porte à la bouche sans certitude. Le reste vient.
Il me reste, pour être honnête, à confesser une faiblesse. Lorsque je doute, quand la bêtise du monde me fatigue et que le défilé des sornettes menace de m’arracher cette mélancolie affectueuse qui sert de corde à mon jour, je vais sur le toit. Je ferme les yeux. J’écoute si Marrakech veut bien accorder au soir un peu d’attention. Alors, il me semble, une seconde à peine, entendre un air très simple. Rien de spectaculaire. Une ligne qui marche à pas lents, et qui ne se plaint pas. Et je me surprends à sourire. Keltoum passe. Elle corrige une assiette. Elle range un bol. Elle s’assure que le monde tient encore sur la table. Elle souffle une note. Les vipères se tiennent tranquilles, les écureuils hochent la tête, les feuillages maigres retrouvent la souplesse qui les sauve. Puis tout reprend sa place.
On dira que ce n’est qu’une image. Qu’importe. Ce qui sauve ne s’excuse pas. Keltoum n’a pas eu sa statue. Elle a mieux : une phrase qui circule, un nom qui ne se confond plus, un souffle qui n’a plus besoin de permission. Et, quelque part, une montagne qui n’oublie pas.
๐๐ ๐ฌ๐จ๐ฎ๐๐๐ฅ๐ ๐๐ ๐๐๐ฅ๐ญ๐จ๐ฎ๐ฆ ๐๐ ๐ ๐ซ๐๐ง๐-๐ฆ๐ฬ๐ซ๐ ๐๐๐ฅ๐ญ๐จ๐ฎ๐ฆ, ๐ฆ๐ฎ๐ฌ๐ข๐ช๐ฎ๐ ๐ฉ๐จ๐ฎ๐ซ ๐ฎ๐ง๐ ๐ฏ๐ข๐ ๐ฏ๐จ๐ฅ๐ฬ๐
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